La Cacanie était, dans l’actuel chapitre de l’évolution, le premier pays auquel Dieu eût retiré son crédit, le goût de vivre, la foi en soi et la capacité qu’ont tous les États civilisés de propager au loin l’avantageuse illusion qu’ils ont une mission à accomplir.
C’était un pays intelligent, qui abritait des hommes civilisés. Comme tous les hommes civilisés de tous les pays du monde, ils erraient, l’âme irrésolue, dans un monstrueux tourbillon de bruit, de vitesse, de nouveautés, de litiges, enfin de tout ce qui fait le paysage optique et acoustique de notre vie. Comme tous les autres hommes, ils lisaient ou entendaient quotidiennement une douzaine de nouvelles qui leur faisaient dresser les cheveux sur la tête; ils étaient prêts à en être troublés, à intervenir même, mais rien ne se passait, parce que quelques instants plus tard le trouble était déjà supplanté dans leur conscience par d’autres troubles. Comme tous les autres, ils se sentaient environnés de meurtres, de violences, de passions, de sacrifices, de grandeur, événements qui se déroulaient d’une façon ou d’une autre dans la pelote embrouillée autour d’eux; mais ils ne pouvaient pas aller jusqu’à ces aventures, enfermés qu’ils étaient dans un bureau ou quelque autre établissement professionnel, et le soir, quand ils se trouvaient libres, la tension dont ils ne savaient plus que faire explosait en divertissements qui ne les divertissaient pas. (…)
Leurs opinions étaient arbitraires, leurs penchants existaient depuis longtemps, pour toutes choses il y avait déjà, flottant dans l’air, un schéma préfabriqué dans lequel on se ruait, et ils ne pouvaient rien faire ou rien omettre de grand cœur, parce qu’il n’y avait pas de loi pour leur donner une unité. Ainsi l’homme cultivé était-il un homme qui sentait on ne sait quelle dette s’accroître sans cesse, qu’il ne pourrait plus jamais acquitter. Il était celui qui voyait venir la faillite inéluctable: ou bien il accusait l’époque dans laquelle il était condamné à vivre, encore qu’il prit autant de plaisir à y vivre que quiconque, ou bien il se jetait, avec le courage de qui n’a rien à perdre, sur la première idée qui lui promettait un changement.
Robert Musil, l’homme sans qualités
Ulrich avait été subjugué par l’extravagance de la main féminine, cet organe somme toute indécent qui, comme la queue des chiens, touche à tout, mais n’en est pas moins officiellement le siège de la fidélité, de la noblesse et de la tendresse.
Robert Musil, L’homme sans qualités
Il faut en France beaucoup de fermeté et une grande étendue d’esprit pour se passer des charges et des emplois, et consentir ainsi à demeurer chez soi, et à ne rien faire; Personne presque n’a assez de mérite pour jouer ce rôle avec dignité, ni assez de fonds pour remplir le vide du temps, sans ce que le vulgaire appelle des affaires. Il ne manque cependant à l’oisiveté du sage qu’un meilleur nom, et que méditer, parler, lire, et être tranquille s’appelât travailler.
Jean de La Bruyère, Les caractères
On a pu remarquer d’ailleurs que les passions humaines acquéraient de l’intensité, non seulement par la grandeur du but qu’elles veulent atteindre, mais aussi par la multitude d’individus qui les ressentent en même temps. Il n’est personne qui ne se soit trouvé plus ému au milieu d’une foule agitée qui partageait son émotion, que s’il eût été seul à l’éprouver. Dans une grande république, les passions politiques deviennent irrésistibles, non seulement parce que l’objet qu’elles poursuivent est immense, mais encore parce que des millions d’hommes les ressentent de la même manière et dans le même moment.
Alexis de Tocqueville, De la démocratie en Amérique

Et à quoy passez vous le temps, vous aultres, messieurs estudians audict Paris ?

Respondit l’eschollier. Nous transfétons la Sequane au dilucule & crépuscule, nous déambulons par les compites & quadriviez de l’urbe, nous despumons la verbocination latiale & comme verisimiles amorabunds captons la benevolence de l’omniiuge omniforme & omnigene sexe feminin, certaines diecules nous invisons les lupanares de Champgaillard, de Mascon, de Cul de sac, de Bourbon, de Huslieu, et en ecstase Venereicque inculcons nos veretres es penitissimes recesses des pudendes de ces meretricules amicabilissimes, puis cauponizons es tabernes méritoires, de la pomme de Pin, de la Magdaleine, & de la Mulle, belles spatules vervecines perforaminées de petrofil. (..)

A quoy Pantagruel dist. Quel diable de langaige est cecy. Par dieu tu es quelque hereticque. (..)
A quoy dist ung de ses gens : ” Seigneur, sans nulle doubte, ce gallant veult contrefaire la langue des Parisiens; mais il ne faict que escorcher le latin, et cuyde ainsi pindariser, et il luy semble bien qu’il est quelque grand orateur en Francoys, parce qu’il dédaigne l’usance commun de parler.

Par Dieu, dist Pantagruel, je vous apprendray à parler. Mais devant, responds moy : dont es tu ? ” A quoy dist l’eschollier : ” L’origine primève de mes aves et ataves fut indigène des régions lémovicques, où requiesce le corpore de l’agiotate sainct Martial. - J’entends bien, dist Pantagruel. Tu es Lymousin, pour tout potaige. Et tu veulx icy contrefaire le Parisien. Or viens çà, que je te donne ung tour de peigne ! ” Lors le print à la gorge, luy disant : ” Tu escorches le latin : par sainct Jehan, je te feray escorcher le renard ; car je te escorcheray tout vif. “
Lors commença le pauvre Lymousin à dire : ” Vée dicou, gentilastre ! Ho, sainct Marsault, adjouda my ! Hau, hau, laissas à quau, au nom de Dious, et ne me touquas grou ! ” A quoy dist Pantagruel : ” A ceste heure parles tu naturellement.. ” Et ainsi le laissa : car le pauvre Lymousin se conchyoit toutes ses chausses.

François Rabelais, Pantagruel
Platon avait défini l’homme comme un animal bipède sans plumes et la définition avait du succès ; Diogène pluma un coq et l’amena à l’école de Platon. « Voilà, dit-il, l’homme de Platon ! » D’ou l’ajout que fit Platon à sa définition : « et qui a les ongles plats ».
Diogène Laërce, Vies et doctrines des philosophes illustres, « Diogène », livre VI, § 40. (via temptoetiam)
(Reblogged from temptoetiam)
Animals studied by Americans rush about frantically, with an incredible display of hustle and pep, and at last achieve the desired result by chance. Animals observed by Germans sit still and think, and at last evolve the solution out of their inner consciousness
Bertrand Russell, Unpopular Essays - An outline of philosophy
Il y a dans tout changement quelque chose d’infâme et d’agréable à la fois, quelque chose qui tient de l’infidélité et du déménagement. Cela suffit à expliquer la Révolution française.
Charles Baudelaire, mon cœur mis à nu
(..) Le désir d’ordre veut transformer le monde humain en un règne inorganique où tout marche, tout fonctionne, tout est assujetti à une impersonnelle volonté. Le désir d’ordre est en même temps désir de mort, parce que la vie est perpétuelle violation de l’ordre. Ou, inversement, le désir d’ordre est le prétexte vertueux par lequel la haine de l’homme pour l’homme justifie ses sévices.
Milan Kundera, La valse aux adieux
L’exemple de la chasteté d’Alexandre n’a pas tant fait de continents que celui de son ivrognerie a fait d’intempérants ; il n’est pas honteux de n’être pas aussi vertueux que lui, et il semble excusable de n’être pas plus vicieux que lui.
Blaise Pascal, Pensées