Il semble qu’il soit impossible de se passer de l’ennemi. (..) le besoin est inné même chez l’homme doux et ami de la paix. Simplement, dans ces cas, on déplace l’image de l’ennemi, d’un objet humain à une force naturelle ou sociale qui, peu ou prou, nous menace et doit être combattue, que ce soit l’exploitation du capitalisme, la faim dans le monde ou la pollution environnementale. Mais, même si ce sont là des cas « vertueux », Brecht nous rappelle que la haine de l’injustice déforme elle aussi le visage.
Umberto Eco, construire l’ennemi et autres écrits occasionnels
There are three rules for writing a good book. Unfortunately, no one knows what they are.
S. Maugham (in A. Manguel, A Reader on Reading, p. 18)

(Source: vaurienlpg)

(Reblogged from temptoetiam)

— Puis-je signer le reçu ? demanda Solal.

— Vous pouvez, dit Mangeclous, mais mettez« sous toutes réserves expresses et absolues de tous mes droits généralement quelconques et en faisant des réserves même sur ces réserves. »

Albert Cohen, Mangeclous
Edouard Lunds(?) me raconte une belle histoire sur Dreyfus. A la fin de sa vie – après la guerre de 14 – il présidait une société d’entraide israélite qui eut un jour à examiner un cas douteux. S’ensuit une discussion, et certains se font les avocats de cet inconnu, peut-être calomnié. Pour clore le débat, on se tourne vers le vieux Dreyfus, suprême arbitre, et, dans un silence atterré, on l’entend répondre : « il n’y a pas de fumée sans feu… ».
Matthieu Galey, Journal(T1)
Messieurs ! ce sabre… est le plus beau jour de ma vie. Je rentre dans la capitale, et si vous me rappelez à la tête de votre phalange, messieurs, je jure de soutenir, de défendre nos institutions et au besoin de les combattre.
Henry Monnier, Grandeur et décadence de Monsieur Joseph Prudhomme
- Qu’ordonnez-vous, messire ? demanda Fagot en se tournant vers l’homme masqué.
- Eh bien…, répondit celui-ci d’un air pensif, il faut prendre ces gens comme ils sont… Ils aiment l’argent, mais il en a toujours été ainsi… L’humanité aime l’argent, qu’il soit fait de n’importe quoi : de parchemin, de papier, de bronze ou d’or. Ils sont frivoles, bien sûr… mais bah !… la miséricorde trouve parfois le chemin de leur cœur… des gens ordinaires… comme ceux de jadis, s’ils n’étaient pas corrompus par la question du logement… (et à voix haute il ordonna :) Remettez cette tête en place !
Mikhaïl Boulgakov, Le Maître et Marguerite

(…)
Catane et Palerme t’ont plu.
Je n’en dis rien ; nous t’avons lu ;
Mais on t’accuse
D’avoir parlé bien tendrement,
Moins en voyageur qu’en amant,
De Syracuse.

Ils sont beaux, quand il fait beau temps,
Ces yeux presque mahométans
De la Sicile ;
Leur regard tranquille est ardent,
Et bien dire en y répondant
N’est pas facile.

Ils sont doux surtout quand, le soir,
Passe dans son domino noir
La toppatelle.
On peut l’aborder sans danger,
Et dire : ” Je suis étranger,
Vous êtes belle. “
(…)

Alfred de Musset, A mon frère, revenant d’Italie
La Cacanie était, dans l’actuel chapitre de l’évolution, le premier pays auquel Dieu eût retiré son crédit, le goût de vivre, la foi en soi et la capacité qu’ont tous les États civilisés de propager au loin l’avantageuse illusion qu’ils ont une mission à accomplir.
C’était un pays intelligent, qui abritait des hommes civilisés. Comme tous les hommes civilisés de tous les pays du monde, ils erraient, l’âme irrésolue, dans un monstrueux tourbillon de bruit, de vitesse, de nouveautés, de litiges, enfin de tout ce qui fait le paysage optique et acoustique de notre vie. Comme tous les autres hommes, ils lisaient ou entendaient quotidiennement une douzaine de nouvelles qui leur faisaient dresser les cheveux sur la tête; ils étaient prêts à en être troublés, à intervenir même, mais rien ne se passait, parce que quelques instants plus tard le trouble était déjà supplanté dans leur conscience par d’autres troubles. Comme tous les autres, ils se sentaient environnés de meurtres, de violences, de passions, de sacrifices, de grandeur, événements qui se déroulaient d’une façon ou d’une autre dans la pelote embrouillée autour d’eux; mais ils ne pouvaient pas aller jusqu’à ces aventures, enfermés qu’ils étaient dans un bureau ou quelque autre établissement professionnel, et le soir, quand ils se trouvaient libres, la tension dont ils ne savaient plus que faire explosait en divertissements qui ne les divertissaient pas. (…)
Leurs opinions étaient arbitraires, leurs penchants existaient depuis longtemps, pour toutes choses il y avait déjà, flottant dans l’air, un schéma préfabriqué dans lequel on se ruait, et ils ne pouvaient rien faire ou rien omettre de grand cœur, parce qu’il n’y avait pas de loi pour leur donner une unité. Ainsi l’homme cultivé était-il un homme qui sentait on ne sait quelle dette s’accroître sans cesse, qu’il ne pourrait plus jamais acquitter. Il était celui qui voyait venir la faillite inéluctable: ou bien il accusait l’époque dans laquelle il était condamné à vivre, encore qu’il prit autant de plaisir à y vivre que quiconque, ou bien il se jetait, avec le courage de qui n’a rien à perdre, sur la première idée qui lui promettait un changement.
Robert Musil, l’homme sans qualités
Ulrich avait été subjugué par l’extravagance de la main féminine, cet organe somme toute indécent qui, comme la queue des chiens, touche à tout, mais n’en est pas moins officiellement le siège de la fidélité, de la noblesse et de la tendresse.
Robert Musil, L’homme sans qualités
Il faut en France beaucoup de fermeté et une grande étendue d’esprit pour se passer des charges et des emplois, et consentir ainsi à demeurer chez soi, et à ne rien faire; Personne presque n’a assez de mérite pour jouer ce rôle avec dignité, ni assez de fonds pour remplir le vide du temps, sans ce que le vulgaire appelle des affaires. Il ne manque cependant à l’oisiveté du sage qu’un meilleur nom, et que méditer, parler, lire, et être tranquille s’appelât travailler.
Jean de La Bruyère, Les caractères